Le grand pari du Québec sur l’Amérique latine et les Antilles

Parc latino-américain au Québec (photo : www.capitale.gouv.qc.ca/).
Par Dino Rozenberg et César Salvatierra
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Québec a lancé une nouvelle stratégie pour développer ses relations avec l’Amérique latine. Cela facilitera entre autres l’intégration des professionnels, des travailleurs agricoles et des étudiants qui veulent venir au Québec. Dans cette interview exclusive accordée à Hispanophone, la ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Nadine Girault, explique pourquoi le gouvernement a jeté son dévolu sur l’Amérique latine.

Le Québec entretient une relation commerciale, politique et culturelle intense avec les pays d’Amérique latine, une stratégie qui se traduit en chiffres : plus de 25 % des immigrants déjà installés dans la proviennent des Amériques, et les Haïtiens, les Mexicains et les Colombiens figurent parmi les dix nationalités les plus représentées. Le Mexique et le Brésil sont parmi les principaux partenaires commerciaux dub Québec, échangeant des produits agricoles et des matières premières d’une part, et des services à valeur ajoutée ainsi que des produits technologiques d’autre part. Le lien est fort : plus de 130 000 immigrants latino-américains se sont installés au Québec, et des milliers d’étudiants et de travailleurs temporaires arrivent chaque année.

La pandémie qui sévit dans le monde depuis deux ans a interrompu la fréquence de ces échanges : retards dans le traitement des visas et des permis, ralentissement des chaînes logistiques et même suspension des vols internationaux. Maintenant que la situation sanitaire montre des signes de stabilité, le gouvernement du Premier ministre François Legault semble déterminée à relancer ces relations anciennes et solides, à stimuler les exportations vers la région et à relancer la demande de professionnels, de travailleurs et d’étudiants latino-américains afin de fournir au marché la main-d’œuvre nécessaire à la relance de son économie.

C’est l’objectif de la Stratégie territoriale pour l’Amérique latine et les Antilles (STALA), présentée il y a quelques semaines par Nadine Girault, ministre des Relations internationales et de la Francophonie, et qui, avec un budget de quatre millions de dollars canadiens, s’ajoute au Programme de soutien à la commercialisation et à l’exportation 2021, qui investira 200 millions de dollars sur cinq ans.

Pour approfondir les détails et la mise en œuvre de ces initiatives, et pour stimuler l’intérêt de la communauté latino-américaine tant au Québec que dans nos pays d’origine, Hispanophone s’est entretenu avec la ministre Girault par courriel. Vous trouverez ci-dessous une sélection de ses réponses :

  • Quelles sont les priorités de la stratégie et comment s’intègre-t-elle aux autres programmes de promotion du commerce ?

Dans le contexte des marchés de l’Amérique latine et des Antilles (ALA), le Québec priorisera à la fois la consolidation de ses marchés traditionnels et l’intensification des efforts pour tirer profit de nouvelles occasions dans de nouveaux secteurs. Pour ce faire, il travaillera auprès de ses partenaires majeurs que sont le Mexique et le Brésil, et auprès de nouveaux marchés pour certaines priorités sectorielles.

Le gouvernement du Québec opérera une diplomatie économique axée sur une promotion étendue de ses expertises par de l’intelligence d’affaires pour rapprocher les entreprises et les institutions des clientèles dispersées dans l’ensemble du territoire de l’ALA. Les secteurs économiques les plus importants correspondent aux secteurs économiques forts du Québec : l’aluminium et la métallurgie, les nouvelles technologies et les industries créatives, l’aérospatiale, les produits liés au secteur automobile, l’agroalimentaire.

L’offre de service aux entreprises québécoises dans leurs démarches pour percer de nouveaux marchés sera modernisée pour mieux desservir la région de l’ALA. À cet égard, les secteurs des industries culturelles et créatives, du tourisme, des infrastructures ainsi que des technologies de l’information (TI), récepteurs d’investissements nationaux, comme étrangers, représentent des possibilités pour le Québec.

Nadine Girault, ministre des Relations internationales et de la Francophonie et ministre responsable de la région des Laurentides Ministère des Relations internationales (photo : CBC).
  • Comment comptez-vous atteindre les objectifs de la stratégie ?

À la lumière des résultats obtenus sur les marchés latino-américains et antillais depuis des décennies, le gouvernement du Québec reconnaît le potentiel de ces marchés et vise à y accroître son action. Le terreau est fertile en ALA pour permettre la croissance et la diversification de nos exportations, car c’est un marché aux accointances naturelles, facilitées par des accords de commerce permettant la pénétration des marchés et des atouts logistiques indéniables. Malgré ces aspects facilitants, le développement des affaires en ALA nécessite un investissement à long terme. Les entreprises doivent bien connaître le marché, calculer les risques et leur élan, et inscrire leurs démarches dans le temps. Le gouvernement du Québec souhaite accompagner les entreprises tout au long de ce processus afin qu’il mène à une exportation réussie.

  • En raison de la différence de salaire entre les pays d’Amérique latine et le Canada, les produits à forte intensité de main-d’œuvre sont plus compétitifs dans certains pays, tandis que les technologies et les investissements en capital sont plus compétitifs dans d’autres. Quelles sont, selon vous, les meilleures opportunités pour les exportations du Québec ?

On note effectivement l’attractivité des produits de haute et moyenne‑haute technologies, qui représentent 50 % des exportations de biens manufacturés du Québec en ALA.

Cela dit, au-delà de viser de nouveaux secteurs, cette stratégie est centrée sur diverses actions visant à augmenter les exportations du Québec, telles que développer les réseaux de contacts auprès des grands donneurs d’ordres, encourager la participation des représentations du Québec à l’étranger à des réseaux de grands donneurs d’ordres et moderniser l’offre de service aux entreprises québécoises dans leurs démarches pour percer de nouveaux marchés en ALA. De manière générale, les secteurs de l’automobile et des énergies vertes présentent des occasions à fort potentiel que le Québec doit saisir.

  • Cette stratégie et les programmes d’investissement consistent-ils également à attirer et à promouvoir l’implantation de start-ups et la croissance des investissements des entreprises latino-américaines ?

Le Québec est doté d’une grande capacité à innover sur les plans technologique et social. Ces innovations prennent souvent la forme de produits à haute valeur ajoutée utilisés ici comme à l’étranger. Le processus d’innovation nécessite plusieurs étapes et un travail collaboratif important. D’ailleurs, la production scientifique a connu une importante croissance des collaborations internationales au cours des 15 dernières années. Ainsi, la proportion de publications québécoises réalisées avec au moins un auteur d’un autre pays est passée de 35 % en 2000 à 53 % en 2015.

Sachant que les initiatives des jeunes pousses peuvent être le premier pas vers la commercialisation de produits à haute valeur ajoutée, le gouvernement du Québec soutient l’ensemble des secteurs contribuant à l’innovation. Territoire reconnu pour sa créativité et ses enjeux complexes, l’ALA est propice au déploiement des jeunes pousses qui proposent de nouvelles façons de faire face aux enjeux de l’avenir. Que ce soit dans les domaines de la lutte contre les changements climatiques, de la créativité numérique, de la finance ou de la santé, le Québec gagne à soutenir la visibilité de ses jeunes pousses auprès de certains écosystèmes d’innovation de l’ALA.

Afin de mettre en valeur l’innovation des jeunes talents québécoises, le gouvernement du Québec soutiendra le développement de partenariats internationaux, favorisera la participation de ces jeunes talents québécois à des événements de maillage et de vente dans les territoires ciblés et établira des canaux de communication et de formation entre des organismes, incubateurs et accélérateurs du Québec ainsi que des représentants québécois afin que ces derniers puissent mieux promouvoir les jeunes professionnels en Amérique latine.

  • Quels sont les mesures et les objectifs concrets que ces initiatives sont censées atteindre ?

Cette stratégie en trois axes d’intervention compte dix orientations qui se déclinent en mesures. Un plan d’action est actuellement en élaboration pour favoriser l’atteinte des objectifs.

Ceci dit, certaines actions ont déjà été menées et cela se poursuivra.

C’est par exemple le cas de l’augmentation des effectifs affectés aux dossiers économiques dans les représentations du Québec au Mexique et au Brésil.  Au cours des derniers mois, le réseau des représentations du Québec en ALA a été renforcé. La Délégation générale du Québec à Mexique (DGQM) et le Bureau du Québec à São Paulo (BQSP) ont déjà accueilli de nouveaux attachés aux affaires économiques. Ces nouvelles ressources permettront de bonifier l’accompagnement des entreprises pour le développement de marchés.

Dans le but de renforcer l’intelligence d’affaires, des études de marché sont actuellement en rédaction pour la Colombie et le Panama. Celles-ci devraient permettre de développer un portefeuille de projets pour les entreprises québécoises dans des secteurs dominants de l’économie colombienne et mieux accompagner nos entreprises intéressées par le marché panaméen.

Des mesures sont également prévues dans le cadre du prochain exercice financier pour favoriser la francisation préalable à l’immigration, de même que pour offrir un meilleur accompagnement aux travailleurs étrangers du secteur agricole et améliorer leurs conditions.

  • L’initiative vise-t-elle également à soutenir l’immigration de nouveaux professionnels pour répondre à la demande de main-d’œuvre, et l’acceptation d’un plus grand nombre d’étudiants internationaux ?

En ce qui concerne le recrutement de main-d’œuvre à l’étranger, l’approche privilégiée par le gouvernement du Québec vise à répondre aux besoins des entreprises. Cette approche permet des opérations ciblées de recrutement. Ainsi, des travailleurs étrangers potentiels peuvent être mis en lien direct avec des employeurs québécois de plusieurs secteurs. Cette approche compte sur un vaste réseau de partenaires au Québec et en ALA.

En matière d’immigration temporaire, il y a lieu de souligner l’apport des travailleurs étrangers temporaires du secteur agricole à l’économie du Québec. Majoritairement d’origine guatémaltèque, mexicaine et hondurienne, les travailleurs temporaires du secteur agricole viennent d’année en année, souvent chez le même employeur, contribuer directement à la sécurité alimentaire et à la prospérité économique des régions du Québec. Malgré les obstacles induits par la pandémie, ces travailleurs sont venus massivement au Québec pour réaliser ce qui est, pour plusieurs, un projet de vie leur permettant non seulement de subvenir aux besoins de leur famille, mais aussi de contribuer au développement de leur communauté d’origine. Cet apport économique de l’immigration circulaire fait d’ailleurs partie des raisons pour lesquelles plusieurs États latino-américains encouragent la mobilité internationale de leurs travailleurs et souhaitent qu’ils soient plus nombreux à bénéficier des programmes d’immigration temporaire.

Bien que le programme régissant la venue de ces travailleurs soit de la responsabilité du gouvernement du Canada, il s’inscrit dans une dynamique de responsabilité partagée avec le Québec en vertu de l’Accord Canada-Québec relatif à l’immigration et à l’admission temporaire des aubains. Le gouvernement du Québec s’est mobilisé, et se mobilisera encore, pour assurer un séjour sécuritaire de ces travailleurs étrangers, en conformité avec ses responsabilités exclusives à l’égard des normes de la santé et de la sécurité du travail.

Quoique la majorité des projets de migration soit liée à des activités professionnelles à moyen terme, le gouvernement du Québec est convaincu qu’inciter sa jeunesse à ouvrir ses horizons est porteur pour une société. C’est pourquoi il entend bonifier l’étendue des programmes de mobilité jeunesse à l’étranger, et plus particulièrement en ALA.  Depuis 1995, le Québec a soutenu la mobilité de plus de 4 000 jeunes en ALA dans le cadre du programme Québec sans frontières. Par ailleurs, 650 jeunes ont effectué des projets en ALA avec Les Offices jeunesse internationaux du Québec (LOJIQ).

Le gouvernement du Québec est actif en matière de promotion de l’offre éducative québécoise et d’attraction des étudiants internationaux en provenance de l’ALA. Les établissements d’enseignement québécois y contribuent par le biais d’ententes avec plusieurs institutions partenaires latino-américaines et antillaises.

  • Quelles mesures pourraient être prises pour réduire les pénuries de main-d’œuvre, en particulier dans les professions qui sont réglementées ou qui nécessitent une revalidation des qualifications étrangères ?

Afin de soutenir le recrutement de talents et de main d’œuvre dans les domaines prioritaires pour le Québec, le gouvernement québécois élargira les efforts de prospection de main-d’œuvre en ALA dans une optique de diversification constante des partenariats et d’un meilleur accès aux différents bassins migratoires. À cet égard, il souhaite notamment développer de nouvelles approches pour permettre un accès plus rapide aux professionnels formés en ALA à certaines professions réglementées au Québec.

  • Le Mexique est l’un des principaux partenaires commerciaux du Québec, et son bureau est l’un des plus actifs de la région. Quels sont les projets prévus par la stratégie ?

La DGQM est implantée au Mexique depuis 1980 et elle est l’ une des représentations du Québec les plus dynamiques au monde. Elle offre un accompagnement de premier plan aux entreprises québécoises intéressées par le marché mexicain. Son service économique est composé de 6 employés, travaille étroitement avec Investissement Québec international à l’accompagnement des entreprises québécoises.

Rappelons que le Québec est lié au Mexique par l’entremise de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), qui constitue un nouveau pacte pour un libre-échange nord-américain, compétitif à l’échelle mondiale, responsable et durable, notamment en ce qui a trait aux conditions de travail. L’ACEUM permet au Québec de consolider son accès au marché nord-américain, qui représente près des trois quarts de nos exportations mondiales. Constituant une version modernisée de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), l’ACEUM représente l’un des plus importants blocs économiques de la planète et rassemble quelque 500 millions de consommateurs. Rappelons que, depuis 1994, grâce à l’ALENA, le Québec a vu ses échanges commerciaux avec le Mexique augmenter de 524 %.

Avec des échanges commerciaux de biens ayant totalisé 5,35 G$ en 2020, le Mexique est aujourd’hui le quatrième partenaire commercial du Québec dans le monde. La STALA, notamment en bonifiant l’accompagnement aux entreprises et en opérant une diplomatie économique renouvelée (voir aussi les différentes mesures de nature économiques présentées ci-dessus), vise à intensifier nos échanges commerciaux auprès de nos partenaires historiques, comme le Mexique, ainsi qu’à diversifier nos marchés.


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